Une cuisine mobile pour le Vallon!

Chers et chères habitant.e.x.s et chers et chères ami.e.x.s du Vallon nous avons la joie de vous annoncer que le quartier dispose désormais d’une super cuisine mobile!

Cette cuisine est le fruit d’une collaboration entre l’AQV, le centre d’animation et un·ex étudiant·ex en architecture, Zedel, dans le cadre de son projet de diplôme de master. À la base du projet, il y a deux envies, celle de faire quelque chose d’utile pour les gens, qui ne reste pas dans les archives mais qui réponde à des besoins concrets exprimés par la communauté, mais également l’envie de repenser le travail des architectes.

Sous le titre «architecture de transition : socialiser le travail domestique à l’échelle d’un quartier», ce travail de Master visait à repenser l’aménagement urbain et plus précisément l’usage du bâtiment des anciens magasins de la ville (AMV) en l’imaginant comme un outil d’émancipation et de transformation sociale. Pour ce faire, ce projet de diplôme (fictif donc) développe la possibilité d’utiliser les espaces des AMV pour socialiser, collectiviser, les tâches reproductives*, le travail domestique, à l’échelle du quartier. L’idée est de libérer les personnes généralement assignées à ces taches dans notre société, à savoir les femmes, tout en offrant une multitude d’espaces collectifs construit autour du partage et de la solidarité. Partant du principe qu’il n’y a pas d’architecture libératrice dans un monde structuré par le patriarcat, le racisme et l’exploitation, ce projet vise à développer une architecture transitoire, une architecture qui puisse permettre de libérer du temps et qui rende possible l’organisation collective de la communauté dans une perspective émancipatrice. L’espace en tant que tel ne change pas le monde, ce sont les gens qui le changent, plus précisément le rapport de force politique que l’on développe en s’organisant collectivement. C’est pourquoi l’architecture est pensée, dans ce projet, comme un outil pour développer un potentiel de transformation social et non pas l’outil de transformation sociale en lui-même. Garderie, épicerie coopérative, cantine collective, lieux communautaires, espace culturels, laverie de quartier, espaces de replis, de formation ou de rencontre, les AMV deviennent un lieu de partage et d’organisation, un lieu où se pense et se construit le monde de demain.

Planches du projet « architecture de transition : socialiser le travail domestique à l’échelle d’un quartier »

Ce projet de transformation architecturale a donc d’abord débuté par une rencontre entre l’AQV, le Centre d’Animation et Zedel, dans le but d’imaginer ensemble ce qui pourrait déjà être construit aujourd’hui, à petite échelle, pour se retrouver, s’entre-aider et déjà collectiviser une petite partie du travail domestique.

Le résultat de cette rencontre, c’est donc le projet d’une cuisine mobile pour le quartier, une première étape permettant de sortir la cuisine de l’espace domestique, pour partager des repas, des discussions et des projections d’un avenir plus juste et solidaire.

En juin 2026, un premier atelier a donc été organisé avec quelques habitant·exs du quartier, réuni.exs autour de ce concept afin de réfléchir et discuter l’objet aussi bien sur le plan pratique, formel que théorique. L’idée qui est ressortie de cette première après-midi de discussion était donc la nécessité d’une cuisine compacte, le choix de matériaux légers, d’une structure fine en acier mais aussi de privilégier des matériaux récupérés.

La structure métallique a été fabriquée, soudée sur place, les panneaux de bois ont été récupéré d’une ancienne exposition du collectif affluent sur la rivière du Flon. Le plan de travail et l’évier ont été récupérés directement sur un chantier de démolition d’une cuisine professionnelle, sur le campus de l’EPFL. Cette volonté de construire ensemble et de privilégier des matériaux réutilisés était chère autant au quartier qu’à Zedel.

Début juillet, le collectif «cuisine mobile» a donc découpé, soudé, poncé, vissé, plié métal, inox et bois afin de matérialiser la cuisine mobile du Vallon. Elle est désormais prête à servir de nombreux repas partagés dans les divers lieux du quartier et sera inaugurée avec la concoction d’une magnifique soupe à la courge le 31 octobre prochain durant la fête d’Halloween, aux Garages !

*Quelques mots sur le travail reproductif et sa collectivisation

En Suisse, selon les chiffres discutables de la confédération (on doute que les chiffres prennent en compte le travail émotionnel, l’impact de la charge mentale de gestion du foyer, etc.), les femmes font 50% de plus de travail domestique que les hommes. 75% des femmes avec un enfant en bas âge travaillent à temps partiel, contre 14.4% des hommes dans la même situation.

Les femmes sont matériellement impacté·ex·s par la structure sociale patriarcale dans laquelle nous vivons. Cette dernière naturalise le travail reproductif comme une fonction féminine, dévalorisée, invisibilisée et cantonnée à l’espace domestique. Un travail non rémunéré sur lequel se base le capitalisme et sans lequel il ne pourrait perdurer.

Les femmes touchent en moyenne 16’000chf de moins par année à la retraite, soit un écart de 31%. L’écart salariale est lui de 1’364chf soit 16.2%. Ces chiffres sont le reflet de cette assignation, la face cachée du travail salarié, assurée dans l’ombre, et rendant possible le travail lui-même. On parle de reproduction de la force de travail. Reproduction quotidienne par la charge du travail domestique (cuisine, garde d’enfants, éducation, nettoyage, soin, coordination du foyer, satisfaction sexuelle, etc.) et reproduction générationnelle, en préparant la prochaine génération de main d’oeuvre exploitable par le capitalisme.

Socialisation du travail reproductif : une revendication vieille de deux siècles et toujours autant d’actualité

Socialiser le travail reproductif, c’est libérer d’un « travail acharné, ingrat et infini d’un système inconcevablement stupide et inefficace¹ » la moitié de la population, c’est rompre avec la contrainte économique à l’hétérosexualité, c’est reconnaître la centralité de ce travail dans notre société, c’est reprendre une revendication vieille de deux siècles.

Des féministes matérielles et leurs utopies socialistes aux féministes marxistes qui revendiquaient un salaire pour le travail domestique, la question de la reproduction de la force de travail est un enjeu central de l’accumulation du capital, un point stratégique de lutte contre l’exploitation capitaliste et contre le patriarcat. La famille nucléaire, l’accès à la propriété privé des ménages et l’atomisation dans de nombreux espaces domestiques restreints a été un moyen politique de contenir les grèves, l’organisation collective et la conscience de classe. Il s’agit donc de se réapproprier ce qui nous appartient, de remettre en commun ce qui doit l’être.  

Une architecture de transition doit être en mesure de saisir ce qui, dans la société, a le potentiel de rompre avec la normalité, avec la résignation et le désespoir. Le mouvement féministe suisse est à l’avant-garde des luttes anticapitalistes, c’est le mouvement social le plus important dans notre contexte. Prendre appui sur ce potentiel pour renverser le rapport de force politique, en libérant du travail domestique un maximum de personnes par sa mise en commun est au fondement de ce projet.


¹ Alice Constance Austin, The Next Step, 1935